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Tunisie : L'eau, les prisons et les algorithmes
Anatomie d’une révolution toujours ouverte

TUNISIE
L’eau, les prisons et les algorithmes
Anatomie d’une révolution toujours ouverte
Cinq ans après le 25 juillet 2021, la Tunisie semble vivre dans plusieurs époques simultanées.
La révolution de 2011 demeure présente dans les mémoires, les familles, les syndicats, les quartiers populaires et les villes de l’intérieur. Elle survit dans le souvenir d’une peur vaincue, d’une parole libérée et d’un régime que beaucoup croyaient éternel.
Une autre temporalité s’est installée autour de la présidence de Kaïs Saïed. Elle avance par décrets, procédures judiciaires, arrestations, procès collectifs, institutions faiblement investies et concentration croissante des décisions au sommet de l’État.
Un troisième temps s’accélère : celui du dérèglement climatique, du stress hydrique, de la pollution industrielle, de la dépendance énergétique, des transports dégradés et de territoires dont les conditions d’habitabilité se fragilisent.
Enfin, le temps numérique impose son rythme instantané. La présidence communique sur Facebook. Les discours y deviennent événements. Les rumeurs y acquièrent une apparence de vérité collective. Les campagnes d’influence, les réseaux coordonnés, les algorithmes et les émotions les plus intenses y façonnent une partie du paysage politique.
La Tunisie contemporaine se situe au croisement de ces quatre temporalités.
Son histoire récente traverse aussi Le Caire, Alger, Paris, Rome, Bruxelles, Washington, Ankara, Doha, Abou Dhabi, Moscou, Pékin et Tel-Aviv. Des intérêts sécuritaires, migratoires, énergétiques, économiques et militaires se rencontrent sur son territoire. Des services de renseignement observent les partis, les institutions, les mouvements sociaux, les diasporas et les forces armées. Des entreprises étrangères possèdent une partie des infrastructures par lesquelles les Tunisiens s’informent, débattent et se mobilisent.
Aucune cause unique ne permet de comprendre cette histoire.
Elle ressemble à un bassin versant. Des courants visibles et souterrains s’y rejoignent : colère sociale, aspirations démocratiques, intérêts étrangers, transformations technologiques, rivalités régionales, pénuries matérielles, mémoire coloniale et désir collectif de dignité.
La révolution avait commencé avant décembre 2010
Le récit international de la révolution tunisienne s’est souvent concentré sur un homme, un geste et une date.
Mohamed Bouazizi.
Une immolation.
Le 17 décembre 2010.
Son geste condensa une expérience partagée par une immense partie de la jeunesse : humiliation administrative, précarité, violences policières, absence de perspectives et impossibilité de vivre dignement de son travail.
Il devint un détonateur.
Le terrain historique avait toutefois été préparé par de nombreuses mobilisations.
En 2008, le bassin minier de Gafsa avait connu plusieurs mois de manifestations contre le chômage, les recrutements clientélistes, les inégalités et la corruption. Des travailleurs, des diplômés sans emploi, des enseignants, des femmes et des familles avaient participé à des grèves et à des occupations.
La répression fut violente.
Cette révolte contenait déjà une part essentielle de la question tunisienne : une richesse naturelle quittait un territoire dont les habitants demeuraient pauvres.
Le phosphate était extrait, transformé, exporté et intégré aux revenus nationaux. Les populations locales héritaient de la pollution, du chômage, de la dégradation des sols et de services publics insuffisants.
La question sociale possédait une géographie.
La question écologique possédait une histoire politique.
Lorsque les protestations commencèrent à Sidi Bouzid, puis gagnèrent Kasserine, Thala, Regueb et Tunis, elles furent portées par un ensemble humain beaucoup plus vaste que les organisations politiques traditionnelles : avocats, syndicalistes, enseignants, cyberactivistes, journalistes, chômeurs diplômés, familles, artistes, militants des droits humains et citoyens sans affiliation.
Les structures régionales de l’Union générale tunisienne du travail contribuèrent à la diffusion des mobilisations. Les réseaux familiaux transportèrent les informations d’une ville à l’autre. Les avocats transformèrent les tribunaux en lieux de résistance. Les vidéos circulèrent vers la diaspora et les chaînes satellitaires.
La hausse des prix alimentaires, la crise économique mondiale, la corruption du clan Ben Ali-Trabelsi, le chômage et les inégalités territoriales formaient un milieu devenu explosif.
La révolution survint lorsqu’une multitude de colères séparées découvrirent leur appartenance à une même situation.
Une révolution populaire dans un champ d’influences
Les soulèvements contemporains se développent rarement à l’intérieur de frontières hermétiques.
La Tunisie de Ben Ali était surveillée de près par ses partenaires étrangers. Les diplomaties américaine et française connaissaient la corruption du régime, la prédation de la famille présidentielle, les tensions sociales et le rôle central de la police.
Les câbles diplomatiques américains révélés par WikiLeaks décrivaient un pouvoir vieillissant, une famille dirigeante agissant comme un réseau prédateur et une population profondément exaspérée.
La France entretenait avec le régime des relations économiques, administratives, policières et diplomatiques anciennes. En janvier 2011, alors que la répression faisait des victimes, la ministre française des Affaires étrangères proposa de mettre le « savoir-faire » sécuritaire français au service des autorités tunisiennes.
Ces faits établissent un haut niveau de connaissance et de coopération.
Autour de cette connaissance publique existe une zone plus opaque : celle des services de renseignement.
Les services américains, français, algériens, israéliens, égyptiens, turcs, émiratis et d’autres États avaient des raisons stratégiques de suivre les événements tunisiens. Ils pouvaient entretenir des contacts, observer des organisations politiques, identifier des relais, mesurer les fidélités au sein de l’armée, de la police et de l’administration, produire des analyses et conduire des opérations d’influence.
Les documents accessibles ne permettent pas d’attribuer le déclenchement de la révolution tunisienne à la direction opérationnelle d’un service étranger.
Le réel historique comporte plusieurs degrés de visibilité :
les faits documentés ;
les convergences d’intérêts ;
les traces partielles ;
les témoignages difficiles à vérifier ;
les opérations demeurées secrètes ;
les récits construits après les événements.
La révolution tunisienne fut une irruption populaire authentique à l’intérieur d’un champ international d’observation, d’influence, de récupération et de calcul.
La puissance de l’action populaire reste entière dans cette complexité.
Facebook : de la brèche révolutionnaire à l’infrastructure politique
En 2010 et 2011, le régime contrôlait la télévision, la radio et une grande partie de la presse. Internet créa des passages dans ce système de surveillance.
Des vidéos filmées avec des téléphones circulèrent sur Facebook, YouTube et les blogs. Des images de manifestations et de violences policières atteignirent Tunis, les médias internationaux et la diaspora. Elles rendirent visibles des événements que le régime cherchait à maintenir isolés.
Facebook constitua alors un outil de contournement.
Quinze ans plus tard, la même plateforme occupe une fonction différente. Elle est devenue une composante centrale de l’espace politique tunisien.
La présidence y publie ses décisions, ses images et ses accusations. Des citoyens y commentent les discours officiels. Les médias y cherchent leur audience. Les militants y mobilisent. Les campagnes de dénigrement y circulent. Des citoyens sont poursuivis pour leurs publications.
Une plateforme privée américaine accueille ainsi une partie de la place publique tunisienne.
Meta décide de l’architecture technique, des règles de modération, des mécanismes de recommandation et des conditions de visibilité. Mark Zuckerberg conserve le contrôle de l’entreprise grâce à une structure actionnariale qui lui accorde la majorité des droits de vote.
Cette situation crée une dépendance politique profonde.
Les contenus les plus visibles ne correspondent pas nécessairement aux idées les plus partagées. Ils correspondent souvent aux publications qui génèrent le plus de réactions. La colère, la peur et l’indignation possèdent une efficacité algorithmique élevée. Les utilisateurs les plus actifs peuvent produire l’impression d’une majorité. Des réseaux organisés peuvent amplifier des messages, fabriquer des tendances ou intimider des opposants.
En 2020, Meta avait démantelé un réseau issu d’une société tunisienne de communication comprenant des centaines de pages, de comptes et de groupes utilisant notamment de faux profils et de faux médias afin d’influencer plusieurs pays africains.
La manipulation numérique possède donc une existence documentée.
Elle peut être organisée par des gouvernements, des partis, des entreprises spécialisées, des groupes économiques, des services de renseignement ou des militants coordonnés.
La souveraineté politique contemporaine dépend désormais aussi de la souveraineté informationnelle : transparence des publicités politiques, pluralisme des médias, accès aux données, plateformes coopératives ou publiques, protection des journalistes et éducation collective aux mécanismes d’influence.
2011 libéra la parole sans transformer toutes les structures
Le départ de Ben Ali, le 14 janvier 2011, ouvrit un espace historique exceptionnel.
Des élections pluralistes furent organisées.
Une Assemblée constituante rédigea une nouvelle Constitution.
Des associations et des médias apparurent.
Des débats politiques traversèrent les familles, les cafés, les universités et les lieux de travail.
La justice transitionnelle tenta d’enquêter sur les crimes et la corruption de l’ancien régime.
En 2015, le Quartet du dialogue national reçut le prix Nobel de la paix pour son rôle dans la résolution de la crise politique de 2013.
Cette expérience fut réelle et précieuse.
Les structures profondes du pays poursuivirent cependant leur existence.
La police conserva une puissance considérable.
L’administration garda ses hiérarchies et ses habitudes.
Les réseaux économiques liés à l’ancien régime se recomposèrent.
Les inégalités entre le littoral et les régions intérieures demeurèrent.
L’économie resta dépendante du tourisme, des importations, des investissements étrangers, des marchés européens et des transferts de la diaspora.
La liberté politique progressa plus rapidement que la justice sociale.
Dans les régions qui avaient porté la révolution, beaucoup continuèrent à attendre un emploi, une infrastructure, un hôpital fonctionnel, une eau fiable et une reconnaissance politique.
La démocratie institutionnelle se développa sur un territoire dont les fractures matérielles restaient largement intactes.
Ennahda, les coalitions et la fatigue démocratique
Ennahda occupa une place centrale dans la période ouverte en 2011.
Le mouvement sortait de plusieurs décennies de répression. Il disposait d’une organisation structurée, d’un réseau militant et d’une mémoire de persécution.
Son arrivée au gouvernement suscita des espérances et des inquiétudes.
Les tensions portaient sur la religion, les libertés publiques, la place des femmes, les relations avec les mouvements salafistes, les assassinats de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, la crise économique et la capacité du parti à exercer le pouvoir.
Ennahda participa ensuite à des compromis avec des forces issues de l’ancien régime. Les coalitions successives devinrent difficiles à comprendre. Les responsabilités semblaient diluées entre des partis qui s’affrontaient publiquement tout en gouvernant ensemble.
Le rejet d’Ennahda accumula plusieurs dimensions :
la critique de ses décisions ;
la peur de l’islam politique ;
la colère contre la classe politique ;
le désir de restauration de l’ordre ;
les stratégies régionales de lutte contre les Frères musulmans ;
les campagnes médiatiques et numériques.
Cette pluralité explique une partie de l’adhésion au 25 juillet 2021.
Lorsque le Parlement fut suspendu, beaucoup de Tunisiens célébrèrent l’effondrement d’un système qu’ils jugeaient épuisé. Cette célébration exprimait un désir de rupture, des attentes contradictoires et des projections multiples.
Kaïs Saïed transforma progressivement cette énergie en mandat personnel.
2019 : l’espérance Saïed
En octobre 2019, Kaïs Saïed remporta le second tour de l’élection présidentielle avec 72,71 % des suffrages exprimés, environ 2,78 millions de voix et une participation proche de 55 %.
Sa légitimité populaire était considérable.
Son profil austère, son langage constitutionnel et sa distance avec les partis séduisaient une partie de la jeunesse et des électeurs venus d’horizons très différents.
Il promettait une reconstruction politique depuis les territoires.
Conseils locaux.
Représentation ascendante.
Contrôle populaire.
Lutte contre la corruption.
Le projet rencontrait une intuition largement partagée : la démocratie tunisienne devait se rapprocher des lieux de vie, des communes et des régions éloignées du centre.
Saïed apparaissait alors comme la possibilité d’un second élan révolutionnaire.
Avril 2021 : Le Caire et le modèle Sissi
Du 9 au 11 avril 2021, Kaïs Saïed effectua une visite officielle en Égypte.
Il rencontra Abdel Fattah al-Sissi et afficha avec lui des convergences sur la sécurité régionale, la Libye, la souveraineté des États et la lutte contre le terrorisme.
Cette visite eut lieu un peu plus de trois mois avant le 25 juillet.
Elle s’inscrivait dans une rivalité régionale ouverte depuis les révolutions arabes.
L’Égypte de Sissi, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite avaient développé une stratégie hostile aux Frères musulmans et à plusieurs expériences politiques issues des soulèvements de 2011.
La Turquie et le Qatar entretenaient des relations privilégiées avec différentes forces liées à l’islam politique.
La Tunisie représentait un enjeu symbolique majeur. Elle demeurait l’expérience pluraliste la plus durable issue des révolutions arabes.
Le rapprochement entre Saïed et Sissi est établi. Une direction égyptienne des événements du 25 juillet ne l’est pas dans les documents publics disponibles.
L’influence politique agit aussi à travers des modèles rendus visibles et légitimes.
Sissi avait montré qu’un pouvoir pouvait concentrer l’exécutif, marginaliser les partis, criminaliser les Frères musulmans, réduire la société civile et conserver d’excellentes relations avec les gouvernements occidentaux.
Le modèle autoritaire égyptien possédait des soutiens, des financements et une reconnaissance diplomatique.
Le 25 juillet : l’énergie populaire captée par le sommet
Le 25 juillet 2021, Kaïs Saïed suspendit les activités du Parlement, limogea le chef du gouvernement et concentra progressivement les pouvoirs entre ses mains.
Une partie importante de la population accueillit ces décisions avec soulagement.
Le pays sortait d’une crise sanitaire brutale.
Le Parlement était profondément discrédité.
Les institutions semblaient incapables de répondre à la situation économique et sociale.
Le président transforma cette attente en une nouvelle architecture du pouvoir.
Le peuple devint progressivement une figure discursive dont la présidence revendiquait l’interprétation.
La Constitution de 2022 renforça fortement les pouvoirs présidentiels. Elle fut approuvée avec 94,6 % des suffrages exprimés et environ 30,5 % de participation.
Les élections législatives suivantes mobilisèrent autour d’un électeur sur dix.
Les élections locales de décembre 2023 atteignirent 11,84 % de participation.
Ces conseils locaux alimentèrent ensuite des conseils régionaux, puis des conseils de districts, chargés d’élire indirectement les membres du Conseil national des régions et des districts.
L’architecture territoriale existe juridiquement.
Son enracinement populaire reste extrêmement faible.
La représentation part des territoires, tandis que les décisions essentielles demeurent concentrées autour de la présidence.
Le langage politique descend vers la base.
Le pouvoir réel remonte vers le sommet.
2024 : un pourcentage immense dans un espace rétréci
En octobre 2024, Kaïs Saïed fut réélu avec 90,69 % des suffrages exprimés.
La participation atteignit environ 28,8 %.
Il obtint près de 2,44 millions de voix.
En 2019, il en avait recueilli environ 2,78 millions.
Le corps électoral avait augmenté entre les deux scrutins. Le président perdit pourtant environ 339 000 voix.
En 2019, près de 39 % des inscrits avaient voté pour lui.
En 2024, cette proportion se situait autour de 25 %.
Le passage de 72,71 % à 90,69 % raconte donc la disparition progressive de la compétition politique et l’effondrement de la participation.
Le scrutin se déroula avec trois candidats autorisés. Plusieurs opposants étaient emprisonnés, poursuivis ou écartés. Ayachi Zammel mena l’essentiel de sa campagne depuis la prison. Quelques jours avant le vote, la loi électorale fut modifiée afin de limiter le contrôle du tribunal administratif sur les décisions de l’autorité électorale.
Kaïs Saïed remporta presque tout l’espace électoral disponible.
Cet espace avait perdu une grande partie de sa population et de son pluralisme.
Un pouvoir concentré dans un État affaibli
La Tunisie actuelle révèle une distinction essentielle entre puissance autoritaire et capacité publique.
La présidence contrôle davantage de leviers.
L’État semble moins capable de résoudre les problèmes quotidiens.
Les ministres se succèdent.
Les responsables administratifs hésitent à prendre des décisions.
Les institutions intermédiaires perdent leur autonomie.
Les politiques publiques deviennent dépendantes des orientations et des colères présidentielles.
Un pouvoir peut emprisonner un journaliste et rester incapable de réparer durablement un réseau d’eau.
Il peut poursuivre un avocat et laisser se dégrader les transports.
Il peut condamner des opposants à plusieurs décennies de prison et demeurer impuissant devant la pollution d’une ville entière.
La concentration produit alors une forme particulière d’impuissance : le sommet absorbe la décision tandis que les capacités collectives se dessèchent.
La prison comme centre politique
Depuis 2023, les arrestations ont touché des responsables d’Ennahda, des sociaux-démocrates, des militants de gauche, des figures liées à l’ancien régime, des avocats, des magistrats, des journalistes, des défenseurs des migrants et de simples citoyens poursuivis pour leurs publications.
Des dizaines de personnes ont été détenues pour des raisons politiques ou pour l’exercice de libertés fondamentales.
En avril 2025, trente-sept personnes furent condamnées dans l’affaire dite du complot à des peines pouvant atteindre soixante-six ans.
Les procès, les détentions préventives et les poursuites fondées sur des accusations vagues sont devenus des instruments de gouvernement.
La répression touche désormais des personnes qui se sont combattues pendant des décennies.
Des familles islamistes, sociales-démocrates, destouriennes et progressistes se retrouvent devant les mêmes tribunaux et les mêmes prisons.
Cette expérience commune peut transformer le paysage politique.
Le pouvoir cherche à fragmenter la société.
La prison crée parfois une communauté d’épreuve entre ses adversaires.
L’eau gouverne déjà la Tunisie
Le débat politique tunisien reste souvent centré sur les constitutions, les partis et la présidence.
La vie quotidienne dépend pourtant de systèmes matériels beaucoup plus profonds.
L’eau constitue l’un des principaux.
La Tunisie appartient aux pays soumis à un stress hydrique très élevé. Les sécheresses se multiplient. Les nappes souterraines sont surexploitées. Les précipitations deviennent plus irrégulières. Les réseaux vieillissants perdent une part importante de l’eau transportée.
Les coupures transforment l’organisation des journées.
Les agriculteurs voient leurs cultures menacées.
Les conflits augmentent entre usages domestiques, agricoles, touristiques et industriels.
Les territoires les plus pauvres subissent souvent les restrictions les plus lourdes.
La crise hydrique touche l’alimentation, la santé, le travail, le coût de la vie et la stabilité sociale.
Elle modifie aussi la définition même de la souveraineté.
Une politique démocratique de l’eau suppose de savoir qui prélève, qui pollue, qui bénéficie des infrastructures et qui supporte les pénuries.
Elle implique des conseils de bassin réellement dotés de pouvoirs, la transparence sur l’état des nappes, la réparation des réseaux, la réutilisation des eaux usées, la collecte de pluie, la protection des sols et une agriculture adaptée aux limites écologiques.
La démocratie tunisienne se joue aussi dans chaque conduite, chaque puits et chaque bassin versant.
Le soleil tunisien et la souveraineté énergétique
La Tunisie dépend fortement des hydrocarbures importés.
Cette dépendance pèse sur les finances publiques, le coût de l’électricité, la balance commerciale et l’autonomie diplomatique du pays.
Son potentiel solaire et éolien est pourtant considérable.
La transition énergétique peut prendre plusieurs directions.
De grandes installations peuvent être conçues principalement pour l’exportation vers l’Europe. Elles risquent alors de reproduire une ancienne structure : ressources locales, investissements extérieurs, bénéfices concentrés et territoires faiblement associés aux décisions.
Une autre trajectoire repose sur les toitures solaires, les coopératives énergétiques, les réseaux municipaux, l’isolation des bâtiments, le stockage, la formation professionnelle et la maîtrise publique des infrastructures stratégiques.
Le soleil peut devenir une source d’autonomie collective.
Il peut également devenir une nouvelle matière première extraite au profit d’acteurs éloignés.
La différence réside dans la propriété, les contrats, la gouvernance et le partage des bénéfices.
Les transports et la liberté quotidienne
La dégradation des transports publics touche directement l’accès au travail, à l’école, aux soins et aux relations familiales.
Dans le Grand Tunis et dans de nombreuses villes, les bus, trains et métros souffrent de vétusté, de retards, de manque de matériel et d’investissements insuffisants.
La voiture devient progressivement une obligation individuelle produite par une insuffisance collective.
Cette dépendance entraîne importations de véhicules et de carburants, embouteillages, pollution, bruit, accidents, endettement des ménages et occupation massive de l’espace urbain.
Elle enferme les personnes sans voiture dans une mobilité réduite.
Elle transforme chaque trajet en fatigue.
Une politique des transports peut améliorer immédiatement la qualité de vie : trains régionaux fiables, bus réguliers, tramways, taxis collectifs intégrés, espaces piétons ombragés, pistes cyclables adaptées, accessibilité pour les personnes âgées et handicapées.
La liberté de circulation commence par la possibilité de vivre pleinement sans dépendre d’une voiture privée.
Gabès veut vivre
Gabès concentre presque toute la crise tunisienne.
La ville fut une oasis maritime exceptionnelle, où palmeraie, agriculture, pêche, zones humides et vie urbaine formaient un même écosystème.
Le développement du complexe chimique chargé de transformer le phosphate de Gafsa a bouleversé cet équilibre.
Pendant des décennies, les rejets industriels ont dégradé l’air, la mer, les sols, la pêche et la santé des habitants.
Les bénéfices du phosphate circulent dans l’économie nationale et internationale.
Les maladies, les intoxications et la destruction écologique restent sur place.
En 2025, des épisodes de pollution touchant notamment des enfants provoquèrent une mobilisation massive. Des habitants, des médecins, des syndicalistes et des militants réclamèrent la transformation profonde du complexe industriel.
Le slogan apparu dans les manifestations possède une force historique :
Gabès veut vivre.
Il prolonge et précise le slogan de 2011.
Le peuple veut respirer.
Le peuple veut boire.
Le peuple veut cultiver.
Le peuple veut habiter un territoire qui ne détruit pas sa santé.
À Gabès, l’écologie devient une question de justice, d’emploi, de santé publique, de souveraineté et de démocratie.
L’Europe hiérarchise ses intérêts
Les institutions européennes connaissent la répression tunisienne.
Le Parlement européen a documenté le recul de l’État de droit, les arrestations arbitraires et la restriction des libertés.
Dans le même temps, l’Union européenne a approfondi sa coopération avec le régime tunisien.
Le partenariat signé en juillet 2023 prévoit notamment 105 millions d’euros consacrés à la coopération migratoire, au contrôle des frontières et au renforcement des capacités tunisiennes.
En mars 2024, la Commission européenne a également versé 150 millions d’euros d’appui budgétaire.
La contradiction est structurelle.
Le Parlement européen adopte des résolutions sur les droits humains.
Les gouvernements et la Commission privilégient la stabilité, le contrôle migratoire et les intérêts économiques.
L’Italie de Giorgia Meloni place la Tunisie au centre de sa politique méditerranéenne.
La France maintient des coopérations économiques, sécuritaires et migratoires étroites avec Tunis.
Kaïs Saïed dénonce régulièrement les ingérences étrangères tout en tirant profit de la valeur géopolitique que les gouvernements européens attribuent à son régime.
La Tunisie devient une frontière externalisée de l’Europe.
Les atteintes aux libertés sont connues.
Elles modifient peu les relations considérées comme stratégiques.
Une contre-vague mondiale
L’autoritarisme tunisien appartient à une transformation internationale plus vaste.
Chaque pays possède son histoire et son degré de liberté. Plusieurs mécanismes circulent pourtant d’un régime à l’autre :
personnalisation du pouvoir ;
affaiblissement des contre-pouvoirs ;
gouvernement par la peur ;
extension des lois sécuritaires ;
criminalisation de certaines mobilisations ;
concentration des médias ;
captation des plateformes numériques ;
désignation d’ennemis intérieurs ;
instrumentalisation de la migration ;
fatigue démocratique.
Les Tunisiens observent la France, les États-Unis, l’Égypte, la Turquie, la Russie, Israël et les monarchies du Golfe.
Ils voient des gouvernements invoquer la démocratie tout en soutenant des régimes autoritaires lorsque leurs intérêts le réclament.
Ils voient les milliardaires contrôler des médias et des plateformes.
Ils voient les guerres, les frontières fermées, Gaza détruite, l’Ukraine agressée et les réfugiés accueillis selon des hiérarchies variables.
Cette expérience mondiale nourrit plusieurs imaginaires : désir d’un pouvoir fort, cynisme politique, départ individuel, désengagement ou recherche de formes démocratiques nouvelles.
La bataille se déroule également dans les représentations du futur.
Terminer la révolution
La révolution tunisienne a rendu la parole politique à des millions de personnes.
Sa continuation concerne désormais les conditions mêmes de la vie.
Elle demande une démocratie capable d’entrer dans l’eau, l’énergie, les transports, l’information, l’alimentation, la santé et l’aménagement du territoire.
Elle demande des institutions qui permettent aux habitants de connaître les décisions, d’en contester les orientations et de participer à leur élaboration.
Des conseils de bassin pour l’eau.
Des assemblées territoriales dotées de budgets.
Des coopératives énergétiques.
Des transports publics gouvernés avec leurs usagers et leurs travailleurs.
Des médias indépendants appartenant à leurs journalistes et à leurs lecteurs.
Des outils numériques transparents.
Une justice capable de résister au pouvoir.
Des syndicats libres.
Des associations protégées.
Des communes capables d’expérimenter.
Une représentation nationale réellement pluraliste.
La démocratie devient alors une infrastructure de la vie quotidienne.
Elle cesse d’être uniquement un moment électoral.
De la Tunisie aux peuples du monde
La révolution planétaire des peuples peut naître de ces expériences concrètes.
Elle ne demande aucun centre unique ni aucune figure providentielle.
Elle prend forme lorsque des territoires comprennent que leurs combats possèdent des résonances communes.
Les habitants de Gabès qui défendent leur droit de respirer rejoignent les communautés qui protègent leur eau, leurs forêts et leurs terres.
Les familles de détenus tunisiens rejoignent celles qui défendent les prisonniers politiques dans d’autres pays.
Les journalistes poursuivis rejoignent ceux qui enquêtent sous la menace.
Les Ukrainiens qui défendent leur existence face à l’agression rejoignent les peuples qui refusent l’effacement et la domination impériale.
Les Palestiniens confrontés à la destruction rejoignent l’exigence universelle de dignité, de liberté et de sécurité.
Les Israéliens qui refusent la guerre et la fuite autoritaire de leur gouvernement participent à cette même histoire humaine.
Ces mouvements possèdent des situations, des langues et des histoires différentes.
Ils partagent une question :
comment redevenir auteurs des systèmes dont dépend l’existence collective ?
Cette révolution a besoin d’institutions.
Elle a aussi besoin de récits.
Il faut rendre imaginables les villes où les habitants décident réellement.
Les territoires qui protègent leur eau.
Les économies qui distribuent leurs richesses.
Les plateformes qui servent leurs usagers.
Les médias libérés des oligarchies.
Les démocraties capables de transformer le conflit en intelligence collective.
Un peuple enfermé entre la nostalgie, la fatigue et la promesse d’un nouveau sauveur perd progressivement sa capacité à concevoir d’autres chemins.
Les créateurs, écrivains, cinéastes, musiciens, chercheurs, journalistes et habitants participent eux aussi à l’invention des architectures futures.
L’histoire tunisienne reste ouverte.
Le pouvoir de Kaïs Saïed dispose de la présidence, de la police, d’une justice profondément affaiblie et d’institutions façonnées autour de son projet.
La société tunisienne conserve ses mémoires, ses familles, ses syndicats, ses territoires, ses diasporas, ses savoirs et sa capacité à surprendre.
L’eau continuera à imposer ses limites.
Gabès continuera à réclamer le droit de vivre.
Les familles continueront à prononcer les noms des prisonniers.
Les jeunes continueront à chercher une place dans leur pays.
Les plateformes continueront à fabriquer du bruit, des croyances et des affrontements.
Les puissances étrangères continueront à défendre leurs intérêts.
Au milieu de ces forces, la révolution peut recommencer dans des gestes précis :
une conduite d’eau réparée ;
un bus qui arrive ;
une plage rendue à la vie ;
un tribunal qui refuse un ordre illégal ;
une rédaction qui publie une enquête ;
une assemblée locale qui dispose d’un pouvoir réel ;
une famille qui retrouve un prisonnier ;
un récit qui rend le futur habitable.
Le peuple veut vivre. Le peuple veut comprendre. Le peuple veut respirer. Le peuple veut participer. Le peuple veut créer. Les peuples veulent se rencontrer.
La révolution tunisienne continue parce que les causes qui l’ont fait naître demeurent actives.
Elle deviendra plus entière lorsque les habitants pourront prendre soin du territoire, des institutions et des relations dont dépend leur existence.
Vive la vie. Vive la paix. Vive les peuples. Vive l’humanité.
