chambre en développement · Diplomatie récurrente
Les parlamentos mapuche
Faire de la parole entre souverainetés rivales une institution répétée
Qu’est-ce que des humains ont inventé ici pour que d’autres humains puissent vivre ensemble avec moins de violence ?
Faire de la parole, de la traduction et de la négociation une procédure récurrente entre souverainetés rivales.
Récit
Repère principal : Quillín / Quilín, 1641. Espace : frontière du Biobío et territoires mapuche, royaume colonial du Chili. Acteurs : autorités, lonko et regroupements mapuche ; gouverneurs et représentants de la Couronne espagnole ; interprètes et médiateurs. Institution : koyang / coyag dans les traditions politiques mapuche, puis dispositif colonial hybride désigné comme parlamento par les Espagnols. Forme temporelle : pratiques politiques autochtones + négociation interculturelle → Quillín 1641 → répétition de dizaines de parlamentos → diplomatie frontalière de longue durée.
L’histoire traditionnelle de la « Guerre d’Arauco » est facile à raconter.
Espagnols.
Mapuche.
Batailles.
Frontière.
Conquête.
Résistance.
Mais si l’on regarde la même relation à travers l’histoire de la paix, quelque chose d’autre apparaît :
pendant des générations, les mêmes acteurs se parlent.
Ils convoquent des assemblées.
Ils délèguent.
Ils traduisent.
Ils négocient.
Ils formulent des accords.
Ils échangent.
Ils règlent certains différends.
Ils réouvrent ensuite les discussions lorsque les accords deviennent insuffisants.
Le parlamento n’est donc pas une anecdote diplomatique autour d’une guerre longue.
Il devient lui-même une institution historique.
Avant le mot espagnol : le koyang
Carlos Contreras Painemal insiste sur une dimension centrale :
les Mapuche possèdent leurs propres mécanismes politiques de rencontre et de négociation, désignés notamment comme koyang.
Les Espagnols donnent le nom de parlamento à la forme de négociation qui émerge dans la frontière.
D’autres travaux montrent le caractère hybride de cette institution.
C’est un point essentiel pour notre méthode.
Il serait faux de raconter :
l’État espagnol invente une conférence de paix et invite les Mapuche à y participer.
Il serait tout aussi simpliste de prétendre :
les parlamentos sont uniquement une institution mapuche inchangée que les Espagnols adoptent.
L’objet historique naît de la confrontation et de la médiation entre plusieurs traditions politiques.
Il faut donc le traiter comme une technologie diplomatique interculturelle.
Quillín 1641 : après un siècle de guerre
Le premier grand parlement de Quillín en 1641 intervient après environ un siècle de guerre coloniale particulièrement violente.
Le gouverneur Francisco López de Zúñiga, marquis de Baides, cherche une pacification négociée.
Des représentants mapuche se réunissent avec les autorités espagnoles.
Les termes exacts et leur interprétation font l’objet de débats historiographiques.
Les documents disponibles ne donnent pas tous la même image de l’événement.
Francis Goicovich a notamment publié en 2022 un témoignage très ancien qui diverge sur plusieurs points du récit traditionnel longtemps fondé sur Diego de Rosales.
Daniel Stewart a ensuite publié de nouveaux documents concernant la préparation et la réception du parlement.
Cette pluralité documentaire est une chance pour le site.
Nous pouvons montrer l’événement et sa fabrication historiographique.
Reconnaissance de frontière ou récit ultérieur ?
Une partie de l’historiographie mapuche et chilienne considère Quillín comme un moment où la Couronne reconnaît de fait une frontière au Biobío et une autonomie politique mapuche au sud.
Carlos Contreras Painemal met fortement en avant cette lecture et insiste sur la qualité juridique des accords ainsi que leur reconnaissance ultérieure par la Couronne.
D’autres historiens insistent davantage sur la manière dont les autorités espagnoles comprenaient ces négociations dans le cadre de leur propre souveraineté impériale et sur les ambiguïtés des termes employés.
Le site ne doit pas aplatir ce débat.
Au contraire, il peut poser clairement :
Côté mapuche
quelle souveraineté, quelle territorialité, quelles alliances sont négociées ?
Côté espagnol
quelle pacification, quelle soumission supposée ou quelle reconnaissance est formulée ?
Dans le document
qu’est-ce qui est réellement écrit ?
Dans la pratique
qu’est-ce qui se passe ensuite ?
Cette structure ferait de la fiche un modèle de rigueur documentaire.
La paix n’est pas permanente — l’institution, elle, survit
Carlos Ortiz Aguilera montre que les alliances entre groupes mapuche eux-mêmes ne sont pas fixes.
Les intérêts diffèrent.
Les anciennes rivalités peuvent ressurgir.
Certaines lignées collaborent davantage avec les Espagnols que d’autres.
La paix de 1641 n’est donc pas « la paix des Mapuche avec les Espagnols » comme si deux blocs homogènes avaient soudain signé.
Mais c’est précisément là que l’histoire devient plus intéressante.
Malgré l’instabilité, le mécanisme du parlamento survit.
Les recherches sur la frontière montrent qu’après Quillín, ces réunions deviennent périodiques.
Au fil de la période coloniale, des dizaines de grands parlamentos et de nombreuses rencontres régionales sont organisés.
On y discute :
- paix ;
- commerce ;
- frontières ;
- justice ;
- circulation ;
- captifs ;
- alliances ;
- incidents.
La paix n’est pas un résultat définitif.
Elle devient une procédure à laquelle on revient.
Traduire pour ne pas se battre
Le travail de Gertrudis Payàs et José Manuel Zavala sur les parlamentos hispano-mapuche met en évidence la place considérable de la traduction et de la médiation.
Les rencontres peuvent devenir des dispositifs complexes où interviennent :
- interprètes ;
- agents bilingues ;
- capitaines d’amis ;
- commissaires ;
- missionnaires ;
- autorités politiques de plusieurs niveaux.
Les paroles doivent circuler.
Les protocoles doivent être compris.
Les tours de parole doivent être négociés.
Les catégories d’un camp ne correspondent pas exactement à celles de l’autre.
C’est une dimension magnifique pour Radio du Futur :
la traduction n’est pas seulement linguistique. Elle devient une infrastructure de paix.
Un mot mal traduit peut devenir conflit.
Un médiateur crédible peut rendre possible la négociation.
Ce que cette entrée apporte au corpus
Elle corrige profondément l’absence de l’Amérique du Sud avant le XXe siècle.
Mais surtout, elle introduit une nouvelle invention :
Limites, tensions et contexte
Les groupes mapuche ne forment pas un bloc homogène et la portée juridique de Quillín, la frontière et la souveraineté reconnue font l’objet de débats historiographiques.
Ce que le geste met en circulation
Elle corrige profondément l’absence de l’Amérique du Sud avant le XXe siècle. Mais surtout, elle introduit une nouvelle invention :
Changer d’axe
Cette histoire appartient à plusieurs temps.
Constellation documentaire
Des mécanismes voisins, ailleurs et autrement.
Provenance
Sources, contexte et possibilité de vérification.
- Universidad de ChileLos tratados entre la Nación Mapuche y la Corona de Españaacademic book · vérifié le 2026-08-15
- Universidad de ChileEl parlamento de Quilín del año 1641academic · vérifié le 2026-08-15
- SciELO ChileTraducción y hegemonía: Los parlamentos hispano-mapuchesacademic · vérifié le 2026-08-15
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